Aujourd'hui,

EDITORIAL

Les choses sont décidément allées très vite sur les bords de la lagune Ebrié avec notamment la mise en place du nouvel appareil dirigeant du pays. Au sortir de la crise politico-militaro-sociale qui a récemment ébranlé la Côte d’Ivoire, le chef de l’Etat, Alassane Ouattara, a ainsi voulu donner rapidement un nouveau souffle aux institutions du pays, conformément au format de la Constitution de la IIIe République, promulguée le 8 novembre dernier. Et c’est Daniel Kablan Duncan, jusqu’alors Premier ministre, qui étrenne le fauteuil tout chaud de vice-président de la République de la République, premier grand changement de l’armada institutionnel adopté par référendum le 30 octobre 2016.

Avec la composition d’un nouveau gouvernement ce 11 octobre, la Côte d’Ivoire se met en ordre de bataille pour les défis actuels et les combats futurs. Désormais placé sous l’autorité de l’ancien secrétaire général de la présidence, Amadou Gon Coulibaly, la nouvelle équipe gouvernementale — 29 ministres contre 36 précédemment; 14 sortants, 7 nouveaux entrants — doit en priorité s’attaquer à la résolution des problèmes sociaux nés de la mutinerie de la semaine dernière, mais aussi des diverses revendications qui font actuellement grincer la marmite sociale au pays d’Houphouët-Boigny.

Mais ce n’est pas tout. Au-delà de la matérialisation concrète de la promesse présidentielle aux mutins, d’une part, et de l’examen circonspect et diligent des ferments qui alimentent encore la grogne sociale ci et là, le nouvel exécutif devra aussi se réinventer, emprunter le chemin qui mène résolument à une réelle paix des cœurs pour construire enfin une réconciliation véritable. Surtout parce que dans ce pays meurtri par tant de violences électorales et de rancœurs socio-ethniques, les toussotements récurrents de la gent militaire restent un grand sujet d’inquiétude, non seulement en Côte d’Ivoire, mais dans presque toutes les capitales africaines.

Dans un tel contexte, le nouveau gouvernement n’a droit à aucune erreur. Son maître-mot: rassurer. Rassurer la grande majorité des Ivoiriens sur la crédibilité et la fiabilité de ce casting. Rassurer quant à sa capacité à juguler les crises, toujours latentes, qui couvent sous la cendre, et à impulser une nouvelle dynamique sociopolitique, porteuse d’espoir, de confiance, de sérénité.

Rassurer, mais aussi assurer, à travers l’exemple, les actions et les résultats, la viabilité et la pérennité de la nouvelle formule institutionnelle du pays. Formule inédite sur le continent parce qu’elle intègre en plus un Premier ministre, chef du gouvernement — contrairement à l’usage du ticket présidentiel dans les systèmes anglo-saxons —, peu d’Ivoiriens l’ont malheureusement bien comprise et acceptée. Il revient donc désormais à Daniel Kablan Duncan de donner, aux côtés du chef de l’Etat, un contenu et du sens à son costume afin, en quelque sorte, de l’ennoblir d’emblée…  

En tout état de cause, c’est le quatuor dirigeant du pays — président, vice-président, président de l’Assemblée nationale, Premier ministre —, tout entier engagé, semble-t-il, dans une offensive à la fois politique, sociale, économique et diplomatique, qui sera jugé sur les faits et les gestes du nouvel exécutif. On sera ainsi, en premier lieu très attentif à ce ticket que la Côte d’Ivoire vient de s’offrir au sommet de l’Etat.

Si le duo Alassane Ouattara-Daniel Kablan Duncan a bien fonctionné jusque-là, que nous réserve la répartition des rôles qu’induit la nouvelle Constitution, qui chipe au président de l’Assemblée nationale son statut de dauphin du fauteuil présidentiel? Et comment ce duo inspirera-t-il le nouveau Premier ministre dans ses prérogatives de coordination de l’action gouvernementale?

Entre alliances et mésalliances, ce quatuor qui devra gérer la vie publique ivoirienne au cours des années à venir, saura-t-il faire l’économie de «petits meurtres en famille» et se sublimer pour devenir un… carré d’as magique qui fera date dans l’histoire politique africaine? C’est tout le mal que l’on peut souhaiter à la Côte d’Ivoire, fenêtre magistrale sur les expériences électorales et démocratiques multiformes d’un continent toujours à la recherche de sa véritable marque politique dans l’universel.

Serge Mathias Tomondji