Aujourd'hui,

EDITORIAL

Presque deux semaines après sa disparition, le 1er février dernier à Bruxelles, Etienne Tshisekedi wa Mulumba continue de dominer des pieds et de la tête la vie sociopolitique congolaise. Du moins, la gestion de ses obsèques s’est déportée sur le terrain politique, avec de profondes divergences entre le pouvoir et l’opposition qui tirent chacun à hue et à dia pour garder la paternité de ces adieux attendus par tout un peuple. Etienne Tshisekedi est certes mort, mais cet enfant terrible de la vie congolaise de la RD Congo ne s’effacera pas de sitôt de la mémoire collective. D’autant qu’il est resté, quasiment jusqu’à son dernier souffle, un acteur majeur du compromis politique qui tente de sortir ce pays-continent de la crise institutionnelle qu’il traverse depuis plusieurs mois. Sa carrure et son poids politiques ont incontestablement contribué à la conclusion, sous les bons offices de la Conférence épiscopale nationale du  Congo (Cenco), du compromis de l’espoir, conclu le 31 décembre 2016.

Ainsi, aucune date n’est toujours annoncée quant au rapatriement du défunt «opposant historique», que ses partisans et les ténors de sa famille politique tiennent à inhumer par eux-mêmes, dignement, sans un sou de l’Etat. A cet effet, une vaste opération de collecte de fonds est initiée pour assumer ce choix qui tient à la fois de l’orgueil militant que de la méfiance qui s’est instaurée depuis belle lurette entre les deux rivaux du pays. Le secrétaire général de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS, parti fondé le 15 février 1982 par Etienne Tshisekedi) affirme en effet que «la famille de l’opposant historique et sa famille politique coordonnent toutes les cérémonies liées aux funérailles», laissant la latitude aux «autres partenaires» de ne venir qu’en «appui».

Pendant que, bien entendu, le pouvoir estime, à tort ou à raison, et sans doute aussi pour des visées opportunistes évidentes, que des obsèques nationales sont de mise pour l’illustre disparu. Le porte-parole du gouvernement, Lambert Mende, en annonçant la mise en place d’un comité d’organisation, a ainsi indiqué, le 7 février dernier, que sur instruction du chef de l’Etat, «le gouvernement couvrira toutes les charges de l’organisation des obsèques».

Mais au-delà de ces bisbilles politiques, la posture des deux camps traduit éloquemment les enjeux majeurs qui se posent actuellement à la RD Congo, qui attend une mise en œuvre effective de l’accord de la Saint-Sylvestre. Conclu le 31 décembre dernier, cet accord prévoit notamment la formation d’un gouvernement dirigé par un Premier ministre issu des rangs du «Rassemblement», vocable désignant l’opposition politique non signataire de l’accord du 18 octobre 2016 et conduit par feu Etienne Tshisekedi. Il faut se rappeler en effet qu’un précédent accord avait été signé, le 18 octobre, sous l’égide du Togolais Edem kodjo, ancien secrétaire général de l’Organisation de l’unité africaine, et facilitateur nommé par l’Union africaine dans le dialogue congolais. Vraisemblablement cet accord-là a fait long feu, son «inclusivité» ayant été mis en cause par une bonne frange de l’opposition regroupée au sein du «Rassemblement».

Outre le Premier ministre que doit nommer le président Joseph Kabila, le compromis «inclusif» de la Saint-Sylvestre prévoit la mise en place d’un «Conseil national de suivi de l’accord et du processus électoral» (CNSA), dont la présidence revient au… président du Comité des sages du Rassemblement, qui n’était autre qu’Etienne Tshisekedi. On comprend donc que le décès du «sphinx de Limete» ait entraîné, du côté du pouvoir, une «interprétation» du texte de l’accord qui ne tient cependant pas la route, le document n’ayant pas formellement stipulé que ce poste ait été attribué à titre personnel au charismatique leader politique disparu le 1er février.

En tout cas, et pour l’heure, on reste dans l’expectative quant au programme des obsèques de «Tshi», qui continue de mobilier, outre-tombe, «des marées humaines». Une situation d’autant plus corsée que l’UDPS ne veut pas entendre parler du rapatriement de la dépouille d’Etienne Tshisekedi sans que le gouvernement issu de l’accord du 31 décembre ne soit mis en place. Une posture qui souligne bien l’ambiance de méfiance et de défiance qui caractérise les deux camps politiques, et qui en rajoute à l’inquiétude généralisée. Le gouvernement congolais n’entend ainsi pas céder à ce qu’il qualifie de «marchandage» entre les négociations politiques — suspendues — pour la formation d'un nouveau gouvernement et le rapatriement de la dépouille du célébrissime opposant.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’ambiance est loin d’être rassurante sur les bords du majestueux fleuve Congo. Il va cependant falloir s’accorder sur l’essentiel et offrir des adieux dignes à celui qui n’a eu de cesse de privilégier la paix, notamment  dans ses scenarii d’accession au pouvoir, tout au long de son combat politique désormais héritage de plusieurs générations. Quand lèvera-t-on cette OPA politique sur son inhumation pour que «le sphinx de Limete» repose enfin en paix aux côtés de ses ancêtres?