Aujourd'hui,

EDITORIAL

Ouf, Yahya Jammeh a finalement cédé et s’est engouffré dans un avion pour… la Guinée équatoriale. Après plusieurs semaines d’inquiétudes et d’épreuves, et alors que la Gambie était sous le coup d’une intervention armée de la Communauté économique de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), l’ancien chef de l’Etat qui faisait de la résistance a dû se rendre à l’évidence: son salut n’était plus à Banjul. Lâché de toutes parts, pressé par la «communauté internationale», raisonné par les présidents Mohamed Ould Abdel Aziz de la Mauritanie et Alpha Condé de la Guinée, Yahya Jammeh est donc sorti par la petite porte samedi dernier, après avoir régné 22 années durant sur ce petit Etat de l’Afrique de l’Ouest, enclavé dans le Sénégal.

Si l’on se réjouit partout de cet épilogue qui s’écrit finalement sans le bain de sang redouté, certains observateurs ne s’empêchent pas de se demander, à juste titre, si le départ de l’ancien homme fort de Banjul est bien définitif. Questionnement d’autant plus légitime au vu de la personnalité de cet homme imprévisible qui a longtemps maintenu son peuple dans la terreur et la résignation. Le soulagement non feint de ces populations, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur, montre à l’envi combien les Gambiens espèrent enfin des lendemains moins stressants.

Reste que le nouvel élu doit rapidement sortir de son court «exil» forcé en terre sénégalaise — où il a prêté serment dans l’enclave diplomatique gambienne —, pour assumer les hautes fonctions que lui a confiées son peuple. L’attitude prudentielle d’Adama Barrow, qui attend de «go on» des forces de la Cedeao en pleine mission de sécurisation de la capitale gambienne avant d’effectuer son retour triomphal jusqu’au palais de la présidence, témoigne suffisamment, si besoin en était, de ce que chacun reste conscient de la capacité de nuisance de l’ancien hôte des lieux, à qui l’on attribue, aussi, tellement de pouvoirs mystiques.

Tout compte fait et pour le moment, Yahya Jammeh est parti et l’on veut bien espérer qu’au-delà de ses intentions secrètes et/ou de ses pièges réels ou supposés, c’est le peuple gambien qui sort vainqueur de cette bataille contre la forfaiture et le hold-up électoral que voulait lui imposer le «Ubu roi» de Gambie. Hors des frontières de ce pays qui s’illustre ainsi de fort belle manière dans la marche du continent vers plus de démocratie à travers le renforcement des institutions et du respect des normes, l’exemple gambien fonde aussi de nouvelles espérances, tout en fortifiant l’expérience démocratique de l’Afrique de l’Ouest.

Dans cette partie du continent africain en effet, on compte plusieurs pays où l’alternance au pouvoir est une réalité politique depuis plus de deux décennies: Bénin, Ghana, Mali, Niger, Sénégal… Au Liberia, Ellen Johnson Sirleaf s’apprête à passer le témoin de la présidence après deux mandats à la tête du pays. La seule femme chef d’un Etat sur le continent ne jouera donc pas les prolongations anticonstitutionnelles lors des prochaines élections générales d’octobre 2017.

De même, en montant aussi brillamment au créneau dans la crise gambienne pour raisonner leur ancien collègue, Alpha Condé et Mohamed Ould Abdel Aziz prennent date quant à leurs propres engagements constitutionnels, sachant bien que leurs peuples sauront leur rappeler, le moment venu, ainsi que fut du reste le cas au Burkina Faso, qu’il faut savoir quitter les choses à temps. A moins de vouloir se faire dicter la loi de la rue! Sans compter que la Cedeao, quoique critiquée par-ci, par-là, vient de se faire bonifier en restant ferme sur ses positions et en menant avec brio, et finalement sans coup de canon, cette opération diplomatico-interventionniste.

En somme, cette… affaire gambienne est pleine de leçons pour tous. Elle renseigne les puissants du moment sur… la puissance, autrement plus grande, du bulletin de vote qui se substitue de plus en plus, sur le continent, à la force de frappe des armes. Elle prévient aussi les dirigeants quant aux conséquences de leurs propres turpitudes, donnant le choix à chacun d’esquisser la façon dont il entend baisser le rideau de sa présidence. S’il est vrai que «partir c’est mourir un peu», partir sagement, en l’occurrence, c’est grandir assurément. Yahya Jammeh l’aura appris à ses dépens. Les autres sont prévenus…