Aujourd'hui,

Yahya Djammeh

EDITORIAL

Elu président de la République de Gambie le 1ᵉʳ décembre 2016, Adama Barrow, qui soufflera sa 52e bougie le 16 février prochain, vient d’être investi dans ses nouvelles fonctions sur le territoire diplomatique gambien de Dakar, capitale du Sénégal, devenant ainsi le troisième chef de cet Etat, depuis la proclamation de la République en 1970.

L’image est saisissante! Là-bas, aux Etats-Unis, patrie d’esclavage puis d’adoption de Kounta Kinté, un président passe démocratiquement le témoin après avoir exercé la fonction suprême pendant huit ans, soit les deux mandats autorisés par la Constitution de son pays. Ici, en Gambie, un  chef d’Etat joue au rétropédalage, refusant de céder le fauteuil présidentiel, quoique battu dans les urnes alors qu’il aspirait à un cinquième mandat à la tête de son pays. Ironie du sort, on se rappelle que l’histoire vraie de kunta Kinté, magnifiquement romancée par Alex Haley dans son œuvre Roots (Racines), commence à Juffure, dans l’actuelle Gambie. Un détail de l’histoire qui devrait pourtant éclairer le présent pour figurer un meilleur avenir. 

Mais il était aussi sans doute écrit que les descendants de Kunta Kinté devraient emprunter les chemins escarpés de la contestation et de la renonciation avant, peut-être, de se sublimer dans une nouvelle trajectoire. Après avoir accepté, à la surprise générale, sa défaite en décembre dernier, Yahya Jammeh s’arc-boute ensuite et prend la Gambie et ses institutions en otage. Ce faisant — et quelles que soient par ailleurs les erreurs de langage et de stratégie du gagnant de l’élection —, l’ancien chef de l’Etat endosse une responsabilité majeure dans la nouvelle crise postélectorale que vit ce continent dont les processus démocratiques demeurent fragiles. La Gambie en coupe réglée? Oui, mais pas assez, puisque l’élu des urnes du 1er décembre 2016, Adama Barrow, vient tout de même d’être investi dans ses nouvelles fonctions.

Certes, cette investiture n’a pu se dérouler dans la capitale gambienne, mais elle met, dans la forme, un terme au mandat de l’ancien homme fort de Banjul, qui aura caporalisé la vie sociopolitique de ce petit État de 10 689 km², enclavé dans le territoire du Sénégal, depuis 1994, au détour d’un coup d’État. Dans la forme et en principe seulement, en attendant sans doute que le nouveau président, Adama Barrow, s’installe effectivement dans le fauteuil qu’il a gagné dans les urnes et sur lequel se barricade encore Yahya Jammeh, 50 ans, dirigeant atypique dont les décisions unilatérales l’ont disputé, tout au long de son règne, aux déclarations fracassantes.

Et c’est justement ce qui fait que, dans le fond, tout — ou presque — reste à régler dans ce bras de fer institutionnel et politico-juridique qui s’engage maintenant, avec une possible intervention militaire en filigrane. En effet, pour parachever l’investiture «en exil» d’Adama Barrow, actée par la présence de responsables d’organisations internationales et régionales, il faudra réussir, de préférence dans la paix, à déloger Jammeh de «son» palais pour donner tous ses droits et tous ses attributs au nouvel élu. On s’en doute, un tel scénario n’est pas du tout évident…

C’est donc une autre paire de manches qui commence maintenant, tant l’ancien chef de l’Etat gambien, qui s’affiche régulièrement en boubou, Coran et chapelet en main, et à qui l’on prête plein de pouvoirs mystiques, inspire encore de la crainte au sein de la population, près de deux millions d’habitants, qui n’osent pas le défier. L’exode massif de Gambiens fuyant les violences et les troubles pouvant subvenir à compter de ce 19 janvier, témoigne à l’envi de l’explosivité de la situation. Jammeh à Banjul et Barrow à Dakar, c’est comme si rien n’est réglé dans une épreuve de nerfs où se jouent désormais la légalité et la légitimité des deux hommes et des institutions de la République. Quelle en sera l’issue et au prix  de quels sacrifices?

Né le 16 février 1965 à Mankamang Kunda, Adama Barrow, dirigeant d’entreprise, membre du Parti démocratique unifié, a remporté le scrutin présidentiel du 1er décembre en Gambie. Une surprise dans ce pays où pas grand monde ne misait sur la défaite du «roi Jammeh». Dans le conformisme de la période préélectorale cependant, un jeune opposant en exil, Sheikh Sidia Bayo, 35 ans, président du Conseil national de transition pour la Gambie (CNTG), avait osé estimer, lors d’une conférence de presse à Paris le 2 juin, que… «le temps de l’alternance démocratique» est venu dans un pays où aucune opposition n’avait droit de cité. «Le changement est devenu inéluctable à Banjul, tant le président Yahya Jammeh a fait sombrer la Gambie dans une situation détestable», avait alors clamé Sheikh Sidia Bayo en annonçant sa candidature à l’élection présidentielle.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le jeune opposant a eu raison. Les urnes ont voté l’alternance avec Adama Barrow, mais Jammeh dicte toujours sa loi. Pour combien de temps encore?