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EDITORIAL

Avec l’invalidation de l’élection présidentielle kényane du 8 août 2017, la cour suprême de ce pays renvoie les commissions électorales africaines à la crédibilité qu’elles doivent imprimer à tout scrutin sur le continent. Pointée du doigt et désormais objet d’une enquête en bonne et due forme pour «irrégularités» et actes «illégaux» présumés dans la gestion de cette présidentielle décriée, la Commission électorale indépendante kényane devient le mauvais élève d’une classe plus que jamais sous haute surveillance.

Invalidée le 1er septembre dernier par la cour suprême du Kenya, alors que les «observateurs internationaux et indépendants» en avaient certifié la bonne tenue et la crédibilité, la reprise de l’élection présidentielle aura-t-elle lieu à bonne date, c’est-à-dire au plus tard le 31 octobre prochain, ainsi que le prescrit la Constitution? Annoncé pour le 17 octobre, le scrutin est en effet déjà reporté au 26 octobre, au moment même où l’on s’interroge de toutes parts sur la capacité de la Commission électorale indépendante kényane (IEBC) à l’organiser dans les temps. Et l’enquête ordonnée samedi dernier par le directeur des poursuites publiques, Keriako Tobiko, et qui devrait «être bouclée dans un délai de vingt et un jours», n’est pas pour impulser la célérité dans le management de ces opérations électorales.

Le Kenya et l’Afrique attendent donc impatiemment la reprise de cette élection qui avait consacré la réélection de Uhuru Kenyatta avec 54,27% des voix, contre 44,74% à Raila Odinga, l’opposant dont le recours gagnant à la justice permet ce chamboulement électoral majeur. La cour suprême confirme ainsi les griefs formulés par Raila Odinga contre la commission électorale, notamment coupable d’avoir proclamé, sans une vérification préalable de l’ensemble des procès-verbaux des bureaux de vote, la victoire du président sortant sur la base de procès-verbaux émanant des circonscriptions électorales «dont l’authenticité était pour certains douteuse».

Et, plus grave, la Cour ne s’est pas gênée pour conclure que «le système informatique a été infiltré et compromis, et que les informations s’y trouvant ont été modifiées, ou que des responsables de l’IEBC eux-mêmes ont modifié ces informations, ou que l’IEBC a gâché le système de transmission [des résultats] et n’a pas été en mesure de vérifier les informations».

Un constat assené par la vice-présidente de la Cour suprême, Philomena Mwilu, qui achève d’envoyer cette structure dans les cordes du discrédit électoral. Dans ces conditions, comment mener à bien les opérations électorales de substitution dans des délais aussi courts, alors que l’opposition a déjà prévenu qu’elle boycotterait le scrutin si ses exigences — et notamment la démission de plusieurs des membres de l’IEBC — ne sont pas remplies?

Le moins que l’on puisse dire — et au-delà des problèmes qu’elle pourrait entraîner à présent —, c’est que l’invalidation de l’élection présidentielle du 8 août dernier au Kenya offre à l’Afrique une formidable occasion de réécrire son histoire électorale, loin des blancs-seings occidentaux, entre business et copinages détestables. C’est pourquoi il reste important de bien renégocier les conditions de déroulement du nouveau scrutin, et même de se donner le temps pour une réussite inconditionnelle de ce processus électoral qui devrait désormais servir de repère à tout le continent.

Autrement, c’est la crédibilité de toutes ces commissions indépendantes, dont la création a été rendue nécessaire par les travers de notre vie sociopolitique qui est en cause. D’autant que l’on ne peut décemment pas penser que le méli-mélo électoral de l’IEBC soit un cas isolé sur le continent. Perçues comme la meilleure solution pour gérer le processus électoral dans nombre de pays africains, ces commissions indépendantes ou autonomes ont vite commis, ci et là, le péché de la suspicion légitime. On a ainsi pu observer combien, dans certains pays, et par-delà l’affairisme qui s’est emparée de certaines de ces structures dont le rôle est crucial, les «Ceni-Cena» et assimilées sont devenues un enjeu de pouvoir, voire un pouvoir aux enjeux multiples.

En effet, qu’elle s’appelle Commission électorale nationale autonome (Cena) au Bénin et au Sénégal, Commission électorale indépendante (CEI) en Côte d’Ivoire, ou encore Commission électorale nationale (CEN) au Liberia, la structure désignée sous le nom de Commission électorale nationale indépendante (Ceni) dans plusieurs pays africains (Burkina Faso, Nigeria, RD Congo…) est née de la grave crise de confiance entre les institutions gouvernementales et la classe politique dans l’organisation des élections sur le continent.

Instituée au milieu des années 1990, et notamment au lendemain de l’élection présidentielle béninoise de 1991 consécutive à la toute première conférence nationale des forces vives sur le continent, l’adoption d’une structure autonome et indépendante pour gérer le processus électoral est devenue la règle dans des pays africains en quête de crédibilité électorale et démocratique.

Du reste, un document élaboré en 2011 par l’Alliance pour refonder la gouvernance en Afrique (Arga) et le Réseau Social Watch au sujet de l’adoption de cette instance au Bénin indique que «sa création en tant qu’autorité administrative indépendante est liée à la recherche d’une formule permettant d’isoler dans l’administration de l’Etat, l’organe disposant d’une réelle autonomie par rapport au gouvernement, aux départements ministériels et au Parlement pour l’exercice d’attributions concernant le domaine sensible des libertés publiques, en particulier des élections honnêtes, régulières, libres et transparentes».

Au-delà des dénominations, c’est donc à la lumière de ce postulat que devrait s’apprécier la mise en place, mais surtout l’orthodoxie avec laquelle le rôle et les missions de telles instances sont accomplies dans nos pays. En remettant le travail de la Commission électorale indépendante kényane (IEBC) en cause, la Cour suprême montre aussi, en définitive, que la justice doit véritablement servir de garde-fous efficace aux dérives de toutes sortes dont se rendraient coupable toute institution dont le travail engage la vie de la nation et la paix sociale de nos pays toujours si fragiles.