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EDITO

Initié par le président Ali Bongo Ondimba pour solder le contentieux moral et politique de l’élection présidentielle d’août 2016, le dialogue national, lancé le 28 mars 2017, s’est achevé le 27 mai dernier. Mais le rapport final de cette longue palabre, remis au chef de l’Etat gabonais, constitue-t-il véritablement l’acte de décès de la violente crise qui a sanctionné l’élection d’Ali Bongo à la tête de l’Etat?


Il y avait, avant l’ouverture de ces palabres, ceux qui pensaient que l’occasion était enfin venue de repenser profondément l’organisation et la gestion institutionnelle du Gabon. Et qui rêvaient déjà d’un pays où le nombre de mandats présidentiels sera limité, pendant que la durée du mandat lui-même subirait la loi des ciseaux. Et puis, de l’autre côté, il y avait les sceptiques, voire même d’indécrottables pessimistes qui, eux, étaient persuadés que cette offre de dialogue cachait mal une stratégie politique pour se donner de l’air en contournant les vraies problèmes, et donc les vraies réformes.

Le moins que l’on puisse dire à l’arrivée, au terme de soixante jours de «négociations» sur une nouvelle esquisse, un nouveau format institutionnel pour le Gabon afin de sortir ce pays des crises électorales dont il s’est accoutumé depuis des années, c’est que les résultats de ce conclave restent mitigés. En effet, même si l’opposition — ou du moins la frange de l’opposition qui a fait le pari d’accompagner le mouvement — réussit à obtenir que l’élection présidentielle se déroule désormais en deux tours au lieu d’un, elle a échoué quant à son ambition de réformer le mandat du président de la République.

Le Gabon continuera donc son expérience démocratique avec un septennat sans aucune limitation, là où la tendance sur le continent est à un quinquennat renouvelable une seule fois. Là-dessus — et ceci ne justifie pas cela —, même si ce sont des réglages institutionnels internes qui ont finalement conduit à l’adoption, en 2000, du quinquennat présidentiel renouvelable une seule fois en France, il est juste de noter que l’Afrique, dont les Constitutions sont pour la plupart inspirées du modèle français de la Ve République, y avait déjà largement souscrit depuis le début des années 1990, notamment au sortir des conférences nationales.

On pourrait ainsi dire avec quelque fierté que la France, que l’on est si prompt à copier par ici, y est finalement arrivé à la suite du continent noir, lorsque le mandat de sept ans a été réformé sous Jacques Chirac dont on se souvient bien que son second bail à la tête de son pays fut de cinq ans (2007-2012). Ce qui ne minimise nullement, loin s’en faut, les raisons fondamentales qui l’ont suscitée — «Eviter l’érosion de la légitimité présidentielle, notamment en cas de réélection du chef de l’État, du fait d’une durée excessive de ses fonctions», d’une part, et «éviter les cohabitations en alignant la durée du mandat présidentiel sur celui des députés», d’autre part —, étant entendu que la question était pendante depuis les années 1970.

Le Gabon aurait pu — aurait dû —, à l’issue de ce dialogue censé ouvrir une nouvelle page pour le pays, se sortir élégamment de ce septennat d’émanation française. Tant pis, il a raté ce rendez-vous avec l’Histoire, s’entêtant à garder ce format que la France a dû abandonner avec bonheur depuis 17 ans maintenant. Les causes françaises ne produisent-ils donc pas les mêmes effets pervers en Afrique?

Pour autant, ce dialogue a le mérite d’avoir eu lieu et il faut peut-être prendre à présent ses résultats avec la placidité de René Ndemezo’o Obiang de l’opposition qui constate, à la fois contrarié et fataliste que: «On veut toujours faire plus mais, comme on le dit, Paris — Euh… on revient à cette France de toutes les références par ici! — ne s’est pas construite en un jour». A l’image de la démocratisation en cours sur le continent africain, la démocratie et l’Etat de droit restent à construire au Gabon. Et l’on espère que les accords de l’arbre à palabre gabonais contribuera à mieux gérer… la transparence des scrutins dont les résultats seront dorénavant annoncés, non plus par le ministère de l’Intérieur, mais plutôt par la commission électorale érigée en «Centre gabonais des élections».

Une question demeure cependant au lendemain de ces assises boycottées par Jean Ping, principal opposant au chef de l’Etat gabonais, qui avait organisé lui aussi «son» dialogue en décembre dernier — Le dialogue national pour l’alternance (DNPA) — et qui continue de revendiquer la victoire à l’issue du scrutin d’août 2016. Comment pacifier le pays si le «dialogue politique inclusif» rejeté par l’un des deux principaux protagonistes de cette crise ne génère pas un autre dialogue entre les deux hommes?

C’est du moins cette sorte de «troisième round» que propose l’ancien Premier ministre Casimir Oyé Mba, qui a participé, lui, au dialogue organisé par Jean Ping, et qui appelle Ali Bongo Ondimba et son adversaire à discuter pour sortir le pays de «l’impasse» et de «la sinistrose». Au surplus, et même si celui qui a réaffirmé vendredi dernier que «Ping a gagné; Ali a pris le pouvoir» reconnaît que ce ne sera pas une mince affaire, il suggère d’élaborer «une synthèse des propositions issues des deux dialogues» (celui de Ping et celui de Bongo) pour sortir de la crise par le haut.

En tout état de cause, sa posture, qui se veut désormais médiane, paraît séduisante sur le papier, et mérite peut-être d’être explorée, tant aucun triomphalisme, d’un côté comme de l’autre, ne contribuerait à reconstruire un Gabon divisé et dévasté. «Les Gabonais regardent Ali et Ping. C’est à eux de donner le la. C’est à eux de prononcer les mots, de faire les gestes, de poser les actes qui enclencheront dans les esprits le processus de l’apaisement et de la sortie de crise (…) Ils doivent dépasser leur propre personne, pour s’élever et se hisser au niveau des exigences du moment. Ils doivent l’un et l’autre faire sur eux-mêmes des sacrifices, pour sortir le Gabon de l’impasse», estime Casimir Oyé Mba. Sera-t-il seulement entendu?