Aujourd'hui,

L'opposition réclame l'alternance depuis des années...

EDITO

Depuis pratiquement un mois maintenant, hommes politiques et leaders de la société civile, mais aussi responsables religieux, poussent de plus en plus la chansonnette de l’alternance au Togo. Cette question, pendante depuis plusieurs années déjà, semble être revenue avec force au cœur des préoccupations sociopolitiques actuelles, dans ce petit pays de 56 785 km² coincé entre le Bénin à l’Est et le Ghana à l’Ouest.

C’est un véritable brûlot que vient d’adresser Nicolas Lawson au chef de l’Etat togolais, Faure Essozimna Gnassingbé. On peut bien spéculer sur le poids politique réel du président Parti pour le renouveau et de la rédemption (PRR) dans son pays, mais la lettre qu’il vient d’adresser à son premier magistrat, et qu’il a voulu délibérément ouverte, mérite le détour. Dans ce que cet homme politique, devenu aussi homme d’affaires, intitule «Pensées pour une gouvernance d’humanisation et d’unification de notre nation», il y a à la fois la rage non contenue d’un citoyen face au délitement de la situation sociopolitique et économique de son pays, mais aussi un appel, peut-être subtil, à mettre enfin le Togo sur de bons rails institutionnels.

«Avec légèreté et inconséquence, nos politiciens ne jouent qu’avec la question des réformes politiques, constitutionnelles et institutionnelles», condamne Nicolas Lawson qui estime que la société togolaise est… «sur la voie de la haïtisation». Rien moins que cela! «A moins que notre société ne se réédifie sous une discipline renouvelée et avec une gouvernance plus affable, plus sociable et plus juste, elle risque de se dégénérer plus profondément et très gravement» diagnostique l’auteur de cette lettre à Faure Gnassingbé.

Cette sortie de Nicolas Lawson a du sens puisqu’elle intervient seulement quelques semaines après celle de Me Paul Dodji Apévon, président des Forces démocratiques pour la République (FDR, opposition), qui constate, lui aussi, qu’«on ne peut pas laisser ce pays être géré comme on le voit aujourd’hui». Transfuge du Comité d’action pour le renouveau (CAR) de l’«opposant historique» Yaowi Agboyibor, l’avocat a porté cette nouvelle formation politique sur les fonts baptismaux en novembre 2016 et tenait alors, fin avril 2017, un atelier de renforcement des capacités des membres du bureau national de son parti sur les valeurs républicaines.

De fait, le Togo politique tout entier semble s’être réveillé d’une longue hibernation au lendemain de la célébration, le 27 avril dernier, du 57e anniversaire du pays à l’indépendance. Des partis ou regroupements de partis politiques de l’opposition vont ainsi à la rencontre des populations, aussi bien sur le territoire national qu’à l’étranger, pour expliquer, selon un journal local, «les enjeux de l’heure, surtout la nécessité pour le Togo de connaître une vraie démocratie par l’alternance». Après une première édition en 2016, le Combat pour l’alternance politique en 2015 (CAP 2015, coalition de quatre partis politiques de l’opposition) a organisé à Lomé, les 28 et 29 avril dernier, la deuxième édition de son colloque international sur la problématique de l’alternance en Afrique. Réaffirmant, à l’appui de la brochette d’éminents panélistes présents, qu’«on ne peut pas parler de démocratie sans l’alternance».

Il n’y a pas jusqu’à Jean-Pierre Fabre qui n’ait pas administré son coup de semonce. Pour le chef de file de l’opposition togolaise en effet, «la limitation des mandats dans les pays africains devient un impératif capital pour le libre jeu de l’alternance politique et pour l’approfondissement de la démocratie». Contenues dans l’Accord politique global (APG) signé en août 2006 par les acteurs politiques togolais et la société civile sous la houlette de l’ancien président burkinabè, Blaise Compaoré, les réformes politiques et institutionnelles, jamais mises en œuvre, prévoient en effet d’introduire la limitation du mandat présidentiel — non actée par la Constitution actuelle —, mais aussi de revoir le mode de scrutin et de se pencher sur la question du contentieux autour du code électoral. On comprend donc la frustration légitime des acteurs politiques togolais, notamment de l’opposition, qui n’en peuvent plus d’exiger la mise en œuvre intégrale de ces réformes censées produire l’accalmie sociopolitique dont «le pays des Gnassingbé» a tant besoin.    

Si la plupart des Togolais affichent plus généreusement aujourd’hui leur désir inassouvi d’alternance, c’est aussi et surtout parce que, las de voir se perpétuer le règne des Gnassingbé sur le pays — le père, Gnassingbé Eyadema, décédé en février 2005, après 38 ans de présidence; puis le fils, Faure Gnassingbé, qui cumule aujourd’hui douze années à la tête de l’Etat —, ils trouvent cette année 2017 propice pour réussir enfin les changements tant attendus. En effet, la Commission vérité justice et réconciliation n’est pas passée par quatre chemins pour indiquer que «l’alternance à la tête du pays est une condition nécessaire à la consolidation de l’Etat de droit au Togo».

Mais ce n’est pas tout! Les inconditionnels de l’alternance se sont trouvés ragaillardis par le message délivré, le 27 avril dernier — date de l’indépendance du pays —, par la conférence épiscopale du Togo. Après avoir notamment constaté que cette question de l’alternance est «au cœur de toutes les luttes qui opposent les fils et filles de notre pays», le clergé togolais a clairement indiqué, en guise de rappel, que «le principe de l’alternance politique, avant d’être une valeur démocratique, est surtout une exigence de droit naturel. Précisément, parce que les gouvernants sont à notre service, il est légitime de les remplacer quand nous estimons qu’ils ne remplissent plus leur mission ou qu’ils ont atteint une limite qui ne leur permet ou ne leur permettrait plus de bien remplir cette mission».

Posant par là même l’équation sociopolitique qui rythme le quotidien des populations depuis tant d’années, les évêques togolais ont certainement jeté une grosse pierre dans le jardin du pouvoir en place. Car, en affirmant au surplus qu’il ne s’agit nullement d’«une faveur que l’on pourrait accorder ou non au peuple; il est plutôt question d’une exigence capitale que tout citoyen ou parti politique devrait respecter», la conférence épiscopale du Togo contraint Faure Gnassingbé et ses ouailles à céder à cette indispensable quête et non plus simplement à la négocier.

Reste toutefois à savoir quels pourraient être les habits de cette fameuse alternance, que les Togolais croient désormais possible, même si tous ces opposants qui la réclament manquent encore singulièrement d’envergure, d’unité et… d’alternative.