Aujourd'hui,

Joseph Kabila, président de la RD Congo

EDITO

Loin de calmer le jeu sociopolitique et de mettre enfin la balle de la paix et de la quiétude au centre des discussions, la nomination, le 7 avril dernier, de Bruno Tshibala au poste de Premier ministre constitue un nouveau vecteur de tensions en République démocratique du Congo.

C’est une demi-surprise! En annonçant solennellement, le 5 avril dernier, devant les deux chambres du Parlement congolais réunies en congrès, qu’il nommerait un Premier ministre dans les «48 heures», le président Joseph Kabila entendait jouer un atout maître dans la crise sociopolitique qui se prolonge dans son pays au lendemain de la disparition de l’opposant historique Etienne Tshisekedi. Depuis des semaines en effet, le pouvoir, d’un côté, et l’opposition regroupée au sein du «Rassemblement», de l’autre, peinent à s’accorder sur l’esprit et la lettre de l’accord de la Saint-Sylvestre, signé le 31 décembre 2016 sous l’égide de la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco). Et notamment en ce qui concerne justement la personnalité devant conduire le gouvernement.

Mais Kabila a de la suite dans les idées et on se doutait bien qu’il ne cèderait alors pas à la logique de l’opposition. Depuis que, sur l’interprétation de ce point de l’accord, il a exigé qu’on lui présentât une liste de trois personnalités parmi lesquelles il choisirait le Premier ministre, le chef de l’Etat congolais est resté droit dans ses bottes. Tandis que l’opposition, ou plutôt le «Rassemblement» — vocable désignant l’opposition politique non signataire de l’accord du 18 octobre 2016, et conduit par feu Etienne Tshisekedi — ne l’entend pas de cette oreille. A noter que c’est pour gérer la crise institutionnelle congolaise, née de la non tenue des élections générales à la fin du deuxième et dernier mandat de Joseph Kabila à la tête de ce pays-continent, le 19 décembre 2016, que cet accord a été conclu.

Tout compte fait, et en nommant, vendredi dernier, Bruno Tshibala au poste de Premier ministre — en lieu et place de Félix Tshisekedi de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), Joseph Kabila consacre, pour ainsi dire, la deuxième mort de l’opposant historique congolais, décédé à Bruxelles le 1er février 2017, alors que l’accord de la Saint-Sylvestre, censé remettre le pays sur les rails de la transition institutionnelle, lui conférait un rôle important. Rien que pour le symbole et au-delà du fétichisme de l’accord censé remettre le pays sur les rails d’une transition politique et institutionnelle apaisée, la République démocratique du Congo aurait pu — aurait dû — honorer, par un choix raisonné, la mémoire du «sphinx de Limete» dont les obsèques sont prises en otage par les chamailleries politiciennes.

Evidemment, pour l’UPDS, qui avait exclu, fin février, le nouveau Premier ministre de ses rangs pour avoir «contesté la réorganisation de la direction après la mort de son leader emblématique», c’est un véritable camouflet. Pire, une «trahison» qui fait tache. «La nomination de Bruno Tshibala comme Premier ministre est un scénario de mauvais goût qui ternit à la fois l’image de Joseph Kabila et de la RDC», a d’ailleurs réagi Augustin Kabuya, porte-parole de l’UDPS. Quant à Jean-Marc Kabund, le secrétaire général du parti, il estime que cette nomination est «un non-événement» pour l’UDPS et le Rassemblement d’une manière générale. Avant de marteler que, ce faisant, «M. Kabila n’a résolu aucun problème, tout au contraire, il en a créé davantage».

Le parti compte-t-il dès lors réécrire ce «scénario de mauvais goût»? En a-t-il les moyens? D’ores et déjà, le Rassemblement appelle à une grande mobilisation ce lundi 10 avril. Un appel qu’embraye allègrement, de son exil, Moïse Katumbi, qui invite lui aussi tous les Congolais à «marcher pacifiquement et à répondre massivement aux mots d’ordre du Rassemblement pour mettre un terme à ce pouvoir répressif et illégitime qui a décidé de gouverner le pays par défi», ce 10 avril et jusqu’au 24 avril, date anniversaire de l’instauration du multipartisme. Même si l’appel de Katumbi est plutôt accueilli fraîchement sur les réseaux sociaux par des Congolais qui en ont marre des incessantes répressions du pouvoir, les prochains jours promettent sans doute d’être chauds au pays de Lumumba.

Plus que jamais, la bataille de l’interprétation de l’accord de la Saint-Sylvestre reste un enjeu capital du jeu politique actuel. En effet, là où le porte-parole du gouvernement congolais sortant, Lambert Mende, estime que la décision présidentielle respecte bien «l’esprit et la lettre de l’accord», il n’y a pas jusqu’à l’Union européenne pour soutenir le contraire. La représentation de l’Union européenne en RDC parle ainsi, pour sa part, d’une désignation prise «contrairement à la lettre et à l’esprit de l’Accord du 31 décembre 2016».

Décidément, la disparition d’Etienne Tshisekedi — qui devait assurer, en sa qualité de président du Comité des sages du Rassemblement, la présidence du «Conseil national de suivi de l’accord et du processus électoral» (CNSA) à mettre en place —, aura fait beaucoup de mal au retour de la paix sur les bords du majestueux fleuve Congo.