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EDITORIAL

Acquittée! Simone Gbagbo, l’ancienne Première dame de Côte d’Ivoire, est déclarée non coupable, ce mardi 28 mars, des charges de crime contre l’humanité qui pesaient contre elle. Un verdict jugé renversant, tant il est inattendu. Circulez, il n’y a plus rien à voir…

«Stratège de guerre», «auteure intellectuelle des crimes en Côte d’Ivoire», «commanditaire des faits»… Les mots des avocats de l’Etat ivoirien sentaient bon la condamnation, lundi dernier, lors des plaidoiries du procès intenté contre… Simone Ehivet Gbagbo. L’épouse de l’ancien président de Côte d’Ivoire, Laurent Koudou Gbagbo — lui-même dans une équation judiciaire à la Cour pénale internationale (CPI) —, devait en effet répondre de graves accusations de crime contre l’humanité. Et contre toute attente, l’ancienne Première dame de Côte d’Ivoire vient d’être déclarée non coupable de cette accusation. Acquittée ce mardi au terme d’un procès qui a duré plus de dix mois, Simone Gbagbo sort ainsi victorieuse d’un long chemin de croix.

En prononçant la relaxe de cette prévenue de luxe, le tribunal semble avoir opté pour une mesure d’apaisement dans un pays où le contexte sociopolitique reste très délicat. Ainsi, face au boycott des avocats de la défense, et alors que le procureur général du tribunal d’Abidjan avait requis, la veille, une peine d'emprisonnement à vie, les justiciers de l’ex-Première dame de Côte d’Ivoire ont plutôt décidé d’écrire une autre histoire, ou à tout le moins une autre fin pour ce scénario judiciaire qui divise le pays depuis belle lurette. Battant en brèche l’exhortation du procureur Aly Yéo qui avait prié les jurés d’être «au rendez-vous de l’histoire».

Dans l’entendement du procureur général du tribunal d’Abidjan, le verdict de ce procès sur des faits remontant à la crise postélectorale ivoirienne (2010 et 2011) devait… «aider la Côte d'Ivoire à tourner une page de son histoire, de sa propre histoire et de lui donner les moyens d’aller à la réconciliation nécessaire». Car, insiste Aly Yéo, «la réconciliation passe avant tout par la justice; sans justice la réconciliation n’est qu’illusion». Les jurés ont alors estimé que la justice, c’est de relaxer Simone Gbagbo des charges qui pesaient contre elle dans ce procès.

Reste à savoir si cette décision — «coup de théâtre» pour les uns, «tremblement judiciaire» pour les autres — contribuera effectivement à un retour plus concret de la paix et à la construction plus pertinente de la réconciliation au pays d’Houphouët-Boigny. Même si, précédemment accusée dans un autre procès, en 2015, à vingt ans de prison pour «atteinte à la sûreté de l'Etat», Simone Gbagbo ne recouvre pas encore la liberté, l’acquittement de ce 28 mars a valeur de symbole. Et ouvre peut-être la voie à une mise à plat judiciaire dans le pays pour baliser une autre voie vers la réconciliation. Une voie qui passerait par la signature d’une paix des braves et éventuellement une mesure d’amnistie?

On n’en est certes pas encore là, puisque les parties ont à présent «soixante jours pour introduire un pourvoi» contre cette décision d’acquittement, mais tout laisse à penser que les jurés, pour leur part, indiquent, à la nation entière, que le temps est enfin venu de panser les meurtrissures de ce lourd passif sociopolitique en transcendant les clivages, les peurs et les récriminations de toutes sortes. Si la classe politique et les populations adhèrent majoritairement à cette «sanction» judiciaire pour le moins imprévisible depuis plusieurs mois, alors, peut-être, la Côte d’Ivoire sortirait par le haut de cette si longue tourmente. Encore faudra-t-il toutefois que l’on célèbre de façon sincère le pardon dans les deux camps qui continuent de se regarder en chiens de faïence et de tourner résolument la page de ce passé douloureux. Non pas seulement par les mots ou par des déclamations, mais par le comportement.

Femme de caractère et de conviction, Simone Gbagbo aura tenu, durant ses deux procès, sa réputation de «dame de fer», pugnace et déterminée. Celle qui est considérée à tort ou à raison comme une redoutable «stratège de guerre» et l’«auteure intellectuelle des crimes en Côte d’Ivoire» saura-t-elle s’investir dans la paix et incarner, notamment avec les femmes, une nouvelle vision de la réconciliation de — et dans — son pays? En tout état de cause, ce procès et son épilogue ramènent instamment à celui qui se joue à des milliers de kilomètres d’Abidjan, à La Haye, et dans lequel l’ancien président Laurent Gbagbo, époux de Simone, est la superstar…