Aujourd'hui,

Les regards sont tournés vers le siège du Parlement béninois à Porto-Novo

EDITORIAL

La concrétisation de la révision constitutionnelle tourne à l’épreuve de force au Bénin. Là où on aurait espéré un pacte consensuel pour porter le projet dont l’ambition première est la modernisation des institutions de la République…

Syndicats, partis politiques, acteurs et responsables de la société civile, voire même institutions diverses n’en démordent pas: le projet de révision de la Constitution du Bénin, initié par le président Patrice Talon, n’est pas de nature à renforcer la vie démocratique et l’Etat de droit dans ce pays. Pour le président de l’Union nationale des magistrats du Bénin (Unamab), Michel Adjaka, le texte qu’examine actuellement l’Assemblée nationale consacre ni plus ni moins «un recul démocratique» et instaure «le totalitarisme». Rien moins que cela! De quoi susciter l’ire de ce syndicat, décidé à marcher sur le parlement béninois ce lundi matin afin de protester contre un projet «très inquiétant».

Et c’est vrai que les cris de protestation montent de toutes parts pour s’inquiéter de la mouture de ce texte constitutionnel et notamment pour dénoncer mille et un périls quant à la sauvegarde des acquis de la conférence nationale, ultime référence du processus démocratique béninois. Vingt-sept années après ce rendez-vous de l’honneur et de la dignité qui plaça le «pays du vaudou» sur l’orbite du renouveau, les «forces vives» de ce pays restent très attentives et extrêmement méfiantes quant à toute opération de révision de leur Loi fondamentale. Frappées jusque-là d’une suspicion légitime pour tentative avérée ou non de déverrouillage de la limitation des mandats, les précédentes initiatives de toilettage de la Constitution du 11 décembre 1990 n’ont jamais réussi à prospérer.

Si les esprits sont aujourd’hui plus ouverts à des réaménagements du texte adopté au lendemain de la Conférence nationale souveraine, les Béninois se refusent toutefois à signer un blanc-seing constitutionnel aux porteurs du nouveau projet. Là-dessus, le président Patrice talon — qui soufflera dans dix jours la première bougie de son investiture à la tête de l’Etat, le 6 avril 2016 —, ne peut pas ne pas avoir intégré cette donne dans sa démarche de «modernisation». D’où vient-il alors que la copie qu’il présente aujourd’hui à ses compatriotes soit autant critiquée, querellée par toutes les couches de la population, dont certaines en demandent le retrait pur et simple?

Dans le chapelet des récriminations contre le projet soumis à la représentation nationale — qui s’est refusée à l’examiner en urgence ainsi que le souhaitait le chef de l’Etat —, Michel Adjaka cite notamment «l’instauration de l’impunité par la création de paradis pénaux au profit des députés, des ministres et du président de la République lorsqu’ils sont auteurs de malversations ou autres crimes, l’octroi de l’immunité de garde à vue et de détention provisoire au profit des députés, des ministres et du président de la République en cas de poursuite, le renforcement des pouvoirs déjà exorbitants du président de la République…»

Mais ce n’est pas tout! Le président du syndicat des magistrats indique par ailleurs que la nouvelle Constitution, telle que projetée, contribue, entre autres, à un «accroissement des inégalités et de la pauvreté», d’une part, et à «l’affaiblissement du pouvoir judiciaire par l’érosion des principes sacro-saints de l’indépendance de la justice et de l’inamovibilité du juge ainsi que l’avènement d’un déni du pouvoir de juger les plus corrompus», d’autre part.

Sur un autre plan, la question du mandat unique, mesure emblématique des réaménagements institutionnels initiés par le président Patrice Talon, et — faut-il le rappeler —, pierre angulaire de sa campagne, fait également débat. Si cette mesure, actée dans le projet en cours d’examen qui propose un «sexennat unique» laisse nombre de Béninois sceptiques, elle semble tout de même séduire certains observateurs qui estiment qu’une telle expérience inédite mérite d’être tentée.

A l’image de l’ancien Premier ministre Lionel Zinsou — battu au second tour de la dernière élection présidentielle, le 30 mars 2016 —, qui pense que «le mandat unique de six ans est une expérimentation qu’il faut probablement tenter, parce que cela peut permettre de découpler un petit peu l’exercice du pouvoir, de la volonté d’être réélu par du clientélisme». A cet «argument assez fort», Lionel Zinsou apporte toutefois un léger bémol: «Il ne faut pas que cela rende le pouvoir indifférent à la critique du mouvement social»! En effet, le fait de n’être pas «soumis à renouvellement donnerait des libertés excessives (au pouvoir) par rapport aux volontés de l’opinion publique».

Le moins que l’on puisse dire en tous les cas, c’est que ce projet de révision de la Constitution béninoise reste un test délicat pour le président Talon qui, déjà décrié par-ci, par-là pour diverses initiatives, joue sa première année à la tête de l’Etat béninois à quitte ou double. L’homme qui a fait le pari de réformer son pays de fond en comble sortira-t-il gagnant de ce chaudron de protestations?