Aujourd'hui,

EDITO

Alors que l’on continue de s’interroger sur l’état de santé du chef de l’Etat nigérian, rentré dans son pays il y a peu après deux mois de vacance présidentielle pour raison médicale, voilà que les vieilles tentations sécessionnistes du Biafra refont surface. Pendant que la partie anglophone du Cameroun voisin sonne à nouveau la trompette du «fédéralisme».

L’Afrique serait-elle en train de renouer avec certaines de ses luttes des années 1960? A l’heure de Boko Haram et de fièvres extrémismes de toutes sortes, un air de séparatisme militant s’élève dans le ciel du continent, comme pour souligner avec force ces nostalgies mal gérées ou en tout cas nullement étouffées par un demi-siècle de vie sociale et institutionnelle en dents de scie. En effet, si la tentation sécessionniste biafraise resurgit, c’est bien aussi, sans doute, parce que l’Etat fédéral n’a pas réussi à… fédérer les énergies et les fils du géant de l’Afrique de l’Ouest dans une seule et même dynamique. Au point de secréter les germes d’une reconstitution de cette République du Biafra établie dans la partie sud-est du Nigeria, la plus riche en réserves de pétrole et qui avait guerroyé, entre 1967 et 1970, pour une séparation d’avec la mère-patrie?

En se désengageant de ces nouvelles ambitions sécessionnistes, notamment «par la voix de son ambassadeur au Nigeria», la France — «soutien» de la rébellion indépendantiste de la fin des années 1960 —, semble prendre le large vis-à-vis de cette sombre affaire du passé. Dans une interview accordée au journal nigérian The Guardian, Denys Gauer martèle en effet que son pays se refuse à cautionner «un quelconque groupe qui visera à amener le Biafra à faire une autre tentative de sécession au Nigeria». Exhortant au surplus «ceux qui militent pour l’indépendance du Biafra à plutôt œuvrer pour le développement du Nigeria», en proie aux coups de boutoir de la secte islamiste Boko Haram, grave préoccupation de l’heure.

En écho à cette… mise au point du pays des droits de l’Homme, qui réaffirme par ailleurs sa «franche collaboration» avec le Nigeria dans sa lutte contre Boko Haram, les indépendantistes ne raccrochent pas moins leurs carquois. Pour les deux grands regroupements qui militent en faveur de cette sécession biafraise que l’on croyait définitivement reléguée dans les tiroirs de l’Histoire, la lutte continue. Le Mouvement pour l’avènement de l’Etat souverain de Biafra (Movement for the Actualization of the Sovereign State of Biafra, Massob) et le Mouvement indigène du peuple du Biafra (Indigenous People of Biafra, Ipob), très actifs sur cette question, estiment en effet être investis d’une «mission divine».

Il y a donc assurément à s’inquiéter de ces velléités sécessionnistes qui refont jour presque cinquante ans après la victoire, en 1970, de l’armée fédérale nigériane sur les indépendantistes du colonel Ojukwu. Et si l’on entend bien la mise en garde du chef d’état-major de l’armée nigériane, le général Tukur Buratai, qui avait gentiment «conseillé aux sécessionnistes d’ignorer leur rêve d’indépendance car l’institution militaire ne tolérerait aucun acte qui pourrait conduire à la désintégration du pays», on doit aussi certainement écouter les récriminations qui attisent le soufflet de la séparation forcée. Et y trouver des solutions pertinentes et pérennes autour d’une table qui inspire et invite à fumer le calumet de la paix.

De même, ne devrait-on pas banaliser la révolte qui divise la société camerounaise depuis plusieurs mois maintenant. Comment comprendre ces déchirements qui, au-delà des personnes et des enjeux, se cristallisent autour de l’appartenance à deux aires linguistiques héritées des colonisations anglaise et française? Comment accepter aujourd’hui et analyser le fait qu’au Cameroun, exceptionnelle et belle «Afrique en miniature», riche de plus de deux cents ethnies qui ne se rejettent pas l’une l’autre, prospère, plusieurs décennies après la «réunification», une… «crise anglophone»? Grands dieux, jusques à quand les dirigeants de ce pays laisseront-ils s’envenimer, par leur silence, inaction et/ou actions cette maudite guerre de l’anglophonie contre la francophonie?

Au total, estime-t-on au pays du ndolé, il faut arrêter vite fait cette «francisation des Camerounais anglophones», vécue comme une véritable «agression» par cette partie du peuple qui tient à revendiquer et à assumer son «anglophonie». Fédérer une nation qui a mal à sa réunification, telle est désormais le challenge que doit gérer au plus vite le pouvoir camerounais, plutôt dans la paix et la quiétude, pour le bien de tous. Saura-t-on alors écouter ces frustrations qui s’élèvent de toutes parts, vieilles comme les lutte indépendantistes et/ou récemment fouettées par certaines décisions politiques, afin de préserver le vivre ensemble dans un Cameroun revigoré et solidaire?