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Lauréate de l’Innovation Award lors de la deuxième édition du Rebranding Africa Forum, en 2015, pour son projet Sooretul, Awa Caba apprécie l’impact de cette récompense sur ses activités et fait part de ses attentes pour la troisième édition de cette « tribune internationale qui, au cœur de l’Europe, dévoile les talents et innovations de jeunes africains ». 

 

 

Vous êtes la lauréate de l’Innovation Award 2015 décerné par le Rebranding Africa Forum. Que représente cette distinction pour vous ?

Ce prix représente pour moi l’accomplissement d’un travail de longue haleine qui a nécessité beaucoup de sacrifices et d’investissements personnel et de toute une jeune équipe. Etre lauréate de l’Innovation Award du Rebranding Africa Forum est un privilège puisque parmi toutes les innovations de l’Afrique, la mienne a été choisie. Je l’apprécie donc à sa juste valeur et reste consciente que c’est encore le début d’un long chemin qui m’amènera au sommet.

Dans quelle mesure ce prix a-t-il été bénéfique pour le projet Sooretul qu’il a récompensé ?

Ce prix a été bénéfique dans la mesure où il nous a permis d’être connus à l’échelle internationale et d’avoir l’opportunité de présenter le projet au cœur de l’Europe et de montrer une innovation concrète de cette Afrique jeune. J’ai aussi un carnet d’adresses riche qui m’a permis de démarcher des pistes de partenariats en cours de concrétisation.

La remise de prix a été diffusée sur le journal télévisé de 20 heures de la première chaine leader du Sénégal. Juste à mon retour de Bruxelles, j’ai aussi participé à trois émissions télévisées à forte audience sur les trois chaines leader du Sénégal pour parler de Sooretul et du Rebranding Africa Forum. Cette forte présence dans les médias nationaux et internationaux a donné beaucoup de visibilité et encore plus de crédibilité à Sooretul. Les visites sur le site provenant du Sénégal, de certains pays d’Afrique et d’Europe ont considérablement augmenté.

Vous avez donc senti l’impact de l’Innovation Award du RAF sur vos activités…

En effet ! Nous venons d’ailleurs de signer, il y a quelques mois, un partenariat avec Orange, le premier opérateur de téléphonie du Sénégal, pour la mise en place de services USSD sur les téléphones mobiles dans le but de promouvoir la vente de produits locaux des femmes dans l’agrobusiness. Ces démarches pour le partenariat ont démarré bien avant que je ne participe au RAF. Mais je peux dire que la consécration internationale donne encore plus de pouvoir et de crédibilité aux yeux des partenaires.

De plus, j’ai récemment été cité par Forbes Afrique comme faisant partie des entrepreneurs de moins de 30 ans les plus prometteurs d’Afrique. Cela vient certes du fait que j’ai beaucoup travaillé, mais j’ose penser que cette reconnaissance vient également du fait que le Rebranding Africa Forum m’a propulsé au-devant de la scène des jeunes entrepreneurs d’Afrique dans la technologie et l’agriculture.

Quels sont vos motifs de satisfaction quant à l’évolution de cette e-activité destinée aux femmes engagées dans la transformation de fruits et céréales locaux ? Et que faut-il encore parfaire ?

En 2011, Sooretul était une utopie pour beaucoup de Sénégalais et même pour les transformatrices de produit locaux. En 2014, la plateforme est lancée avec cinq transformatrices et 150 produits. En 2015, nous sommes passés à dix structures de transformation de produits avec plus de 300 produits et un chiffre d’affaires d’environ 8 000 euros. Cette année, nous avons plus de dix structures en attente d’intégration à la plateforme Sooretul.

Cette évolution progressive de Sooretul, malgré les difficultés rencontrées, est l’un de mes motifs de satisfaction. Le fait de participer à l’économie sociale et solidaire des petites et moyennes entreprises de femmes dans l’agrobusiness à travers la technologie est aussi une grande satisfaction. J’ai au moins réussi à mettre mon savoir au service du développement et de l’autonomisation des femmes.

L’autre motif de satisfaction est de voir qu’à travers cette plateforme, les consommateurs arrivent à manger local et que l’impact est visible sur toute la chaine de valeur agricole à travers cette activité. Ma dernière satisfaction est que c’est dans les moments les plus durs que j’y crois encore plus et que je vois la vision que j’ai de Sooretul se dessiner devant moi.

Cela signifie que le chemin est encore long et qu’il y a beaucoup de choses à parfaire. D’abord dans la présentation des produits, le renforcement des capacités des femmes dans les emballages, les étiquetages, le branding pour des produits compétitifs à l’échelle internationale. Il faut aussi travailler davantage sur la logistique, les systèmes d’adressage et de paiement en ligne pour le e-commerce et une meilleure intégration et compréhension des technologies dans l’agriculture.

Plus globalement, comment se porte aujourd’hui l’association Jjiguene Tech Hub dont vous êtes une cofondatrice et qui vise notamment à combler le gap numérique entre l’Occident et l’Afrique, mais aussi et surtout le « gap générique » entre hommes et femmes ?

Jjiguene Tech fait aussi son chemin et a réussi, en trois ans, à impacter la vie de plusieurs jeunes filles, femmes et même des hommes. En 2015, nous avons déroulé deux programmes phares, les « Girls Coding Camp » et les « Business Challenge Camp ». Cent-vingt filles ont été formées en un weekend au principe de base de l’algorithme et de la programmation web dans quatre régions du Sénégal lors des Girls Coding Camp et 60 jeunes garçons et filles ont été formés à l’élaboration de leur business plan avec les Business Challenge.

Des femmes du secteur informel ont aussi reçu une formation sur les bases de l’utilisation de l’ordinateur. Cette année, nous avons le programme des « Code’s Club » avec « I AM THE CODE », un mouvement qui mobilise les gouvernements, les entreprises et investisseurs à supporter les jeunes femmes dans les sciences, les technologies, l’ingénierie, les mathématiques, l’art et le design.

Cette association organise, entre autres, un « Tweetstival » en vue de lever des fonds pour des causes humanitaires. Quel bilan faites-vous de cette expérience ?

Un bilan très positif, puisque le Twestival était un moyen pour montrer qu’à travers les réseaux sociaux tel que twitter, nous pouvons avoir un impact positif pour les enfants qui souffrent du cancer. Nous sommes partis de rien et avons réussi juste par une simple communication à mobiliser un fonds pour les enfants.

Cette activité a été l’une des premières actions réalisées par Jjiguene Tech au Sénégal. Grâce à la technologie, nous continuons toujours à changer la vie des enfants, des filles et femmes, qu’ils soient malades ou pas, bien portants, étudiants dans les grands lycées ou collèges du Sénégal, travaillant dans le secteur formel ou informel.

L’Afrique se réveille de plus en plus sur le plan technologique avec diverses innovations et créations qui montrent le génie du continent. Comment appréciez-vous l’initiative du Rebranding Africa Forum en général, et précisément dans son souci de faire connaître et de récompenser de telles innovations ?

Le Rebranding Africa Forum est une tribune internationale qui, au cœur de l’Europe, dévoile les talents et innovations de jeunes africains. Au moment où tous les médias ne parlent que des maux du continent, c’est une initiative qui montre une Afrique positive, pleine d’espoir et d’innovations.

C’est en cela que j’apprécie cette initiative qui donne la possibilité aux innovations africaines qui n’ont pas la chance d’être assez connues dans leur pays d’avoir une reconnaissance internationale. Cette initiative permet aussi de challenger les projets, même une fois après avoir reçu un prix puisqu’il s’agira de montrer après le Rebranding Africa Forum que les solutions continuent de créer de la richesse en Afrique.

La troisième édition du Rebranding Africa Forum se tiendra du 13 au 16 octobre prochain à Bruxelles autour du thème « Relever le défi de l’industrialisation de l’Afrique ». Qu’attendez-vous concrètement de ce rendez-vous ?

J’attends de cette prochaine édition des recommandations claires et projets concrets sur l’industrialisation de l’Afrique. J’attends de cette rencontre que les investisseurs, entrepreneurs, experts du secteur puissent ensemble, à travers les panels, faire ressortir des idées concrètes sur les possibilités de mettre en place des industries africaines pour les Africains et par les Africains afin d’absorber cette masse de la population jeune à la recherche d’emplois, et de pouvoir exploiter nos ressources naturelles.

Toutes ces discussions et recommandations doivent être traduites par la suite par des actions concrètes afin qu’on ne revienne pas cinq ou dix ans après pour parler des mêmes thématiques sur l’Afrique. Il est grand temps qu’on dépasse par exemple les Petites et moyennes entreprises de femmes qui créent de petites industries, chacune dans sa localité. Le potentiel est là, dotons ces femmes de moyens techniques et  financiers nécessaires et suffisants, mettons en place toutes les conditions favorables afin créer des industries et d’avoir des produits « made in Africa » reconnus à l’échelle internationale.

Awa Caba reste-t-elle plus que jamais « Geek, féministe et féminine ! », ainsi qu’elle se définit elle-même ?

Awa Caba est bien féministe et féminine mais considère que c’est dans la diversité et l’équilibre entre homme et femme qu’on arrivera ensemble à bâtir un monde meilleur. Elle reste Geek tout en ayant la posture d’une femme leader dans la technologie et chef d’entreprise qui a la forte conviction que le digital est une source sûre d’autonomisation des femmes en Afrique.